20 septembre 2017,
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Les jeunes ou très jeunes enfants ne se développent pas comme les adolescents et n’ont pas les mêmes besoins. Les parents devraient tenir compte de ces particularités dans les décisions sur la garde de leurs enfants. 

Louis Baribeau, avocat et médiateur familial

19 % des jeunes enfants, de leur naissance jusqu’à 5 ans vivent dans une famille monoparentale ou recomposée, selon l’Enquête sociale générale de 2015 publiée par l’Institut de la statistique du Québec[1]. Ces enfants « auront une existence plus compliquée que ceux qui évoluent dans une famille intacte. Peu importe le type de garde d’enfant et d’alternance entre les deux résidences, ces enfants auront à faire leurs valises, c’est une réalité qui ne pourrait leur être épargnée », selon la chercheure en psychologie Francine Cyr[2]. Ils auront tous à faire le deuil de la famille intacte de leurs parents, mais de plus un grand nombre d’entre eux devront composer avec les relations tendues, voir conflictuelles de leurs parents. Des conditions qui peuvent engendrer des problèmes psychologiques graves pour les jeunes enfants, remarque la chercheure.

Selon les chercheurs Wallerstein, Lewis et Blakeslee[3], pour les jeunes enfants, la séparation de leurs parents est une expérience qui s’intensifie avec les années et atteint un crescendo à l’âge adulte. Ce qui a un impact sur la personnalité, la capacité de faire confiance, les attentes dans les relations et l’habileté à gérer les changements.

On ne peut pas éviter à ces enfants de subir les conséquences de la séparation de leurs parents, cependant on peut prévenir certains de ses effets néfastes.

Certaines modalités de garde peuvent-elles amoindrir les effets du conflit parental sur les jeunes ou très jeunes enfants? Devrait-on privilégier la garde exclusive à la mère ou au père ou bien plutôt la garde partagée? Quelles modalités de garde favorisent le meilleur développement du jeune enfant?

La garde des jeunes enfants et la théorie de l’attachement

Avant de fournir des pistes de réponses à ces questions, tentons de comprendre le mécanisme de l’attachement qui joue un rôle si important dans le développement des jeunes enfants.

L’attachement est un lien affectif qui s’établit entre un enfant et une personne qui lui prodigue des soins. La raison d’être de ce lien est d’assurer à l’enfant qu’il reçoit une réponse stable à ses besoins de soins et de sécurité, accroissant ainsi ses chances de survie. Cet attachement est généralement réciproque.

Toute situation de stress ou d’inconfort active le système d’attachement et crée chez le jeune enfant un besoin de rapprochement, selon le Dr Yvon Gauthier, pédopsychiatre et professeur l’Université de Montréal[4], lors d’une formation donnée à Québec en 2012, aux membres de l’Association des familialistes. La brisure du lien ou la seule menace de briser le lien d’attachement crée chez l’enfant une perte qui engendre des sentiments d’angoisse, de colère ou de tristesse. Lorsque l’absence d’un parent cause de l’anxiété à l’enfant, il faut redoubler d’attention envers lui pour compenser son sentiment de perte.

Les trois types d’attachement du jeune enfant

Il y a trois types d’attachement selon le Dr Gauthier[5] :

  1. Attachement sécure: l’enfant développe un sentiment de confiance dans sa relation au parent disponible, constant et prévisible dans sa réponse à ses besoins; ce type d’attachement donne à l’enfant la confiance nécessaire pour explorer le monde qui l’entoure;
  2. Attachement sécure-résistant: l’enfant est soumis à un parent ambivalent, inconsistant et imprévisible; il a besoin de s’accrocher à ce parent pour s’assurer de sa présence;
  3. Attachement insécure-évitant: l’enfant vit un climat de rejet ou d’agressivité parentale quand il exprime un besoin d’attention.

« Plus l’attachement est de qualité, plus l’attachement est sécure, plus cette phase passe bien, indique le Dr Gauthier. Plus l’attachement est insécure et ambivalent, plus on observe des comportements oppositionnels et agressifs. »

Un attachement solide de l’enfant lui procure à l’âge préscolaire, scolaire et à l’adolescence une confiance de réussir, de la persistance, une résistance au stress, des compétences sociales, une capacité d’empathie, du contrôle sur son environnement, selon diverses études menées à long terme rapportées par le Dr Gauthier.

Les enjeux de l’attachement se jouent avant trois ans

Au-delà de cet âge, « l’enfant possède amplement les capacités cognitives et affectives pour que son attachement, s’il a été solidement établi durant les premières années de sa vie, ne soit pas compromis par le changement de résidence parentale à l’intérieur de courtes périodes incluant des couchers chez l’autre parent », souligne Francine Cyr, PhD[6].

Le jugement dans la cause D. (I.) c. P. (P.)[7] est un bon exemple d’un litige portant sur la garde d’un jeune enfant et illustre bien la démarche suivie par les tribunaux.

Litige sur la garde d’un jeune enfant

Dans cette affaire, les parents se sont séparés deux mois avant la naissance de leur petite fille prénommée T., en raison d’importantes difficultés de communication. L’enfant est âgé d’environ un an lors du procès portant sur sa garde.

Le père demande que l’enfant passe au moins trois nuits par semaine chez lui. Selon la mère, il est trop jeune pour être séparé d’elle aussi longtemps. En cour, chaque parent fait entendre, pour appuyer sa position, un psychologue réputé qui présente à la cour la littérature scientifique sur les effets de la séparation sur les jeunes enfants en bas âge et qui donne son opinion sur les modalités de garde appropriées pour cet enfant.

La parole aux experts sur la garde des jeunes enfants

La psychologue du père dépeint la mère comme une personne portée à la confrontation qui exprime son animosité en cherchant à couper les liens entre le père et l’enfant. Pour elle, c’est une forme d’abus envers l’enfant, ce qui justifie que la garde soit confiée au père.

La psychologue de la mère écarte la garde partagée et recommande une garde à la mère, pour la stabilité de l’enfant, étant donné que celle-ci est le principal pourvoyeur de soins envers lui. Elle suggère de commencer par quelques visites du père par semaine, d’une durée de deux heures chacune et d’une demie-journée le samedi. Puis, à compter de 18 mois jusqu’à 27 mois, que la visite du père du samedi soit transformée en sortie de l’enfant pour environ 8 heures chez le père. Ensuite, jusqu’à 36 mois, elle conseille de prévoir des courtes visites le soir sur semaine et d’ajouter aux sorties du samedi un dimanche sur deux.

Garde partagée écartée

Le juge considère qu’il pourrait ordonner une garde partagée dans le présent litige, mais il l’écarte étant donné la grande difficulté des parents à communiquer et à s’entendre sur les décisions à prendre sur le bien-être de l’enfant. Il tient compte qu’ « il faut aussi se garder de conclure trop rapidement à un conflit insoluble dès le moment où l’une des parties s’oppose à la garde partagée. En effet, il est malheureusement trop simple pour l’ex-conjoint qui conteste la garde partagée de mettre en évidence, voire même de susciter, tous les différends qui peuvent l’opposer à l’autre parent et ainsi faire échouer la garde partagée à laquelle il s’oppose. Toutefois, avant qu’un juge impose une garde partagée, en l’absence d’une entente entre les parties, il doit s’assurer qu’elle a des chances de succès. » Même si les parents ont de l’amour pour leur enfant et la capacité de s’en occuper, le juge fait remarquer qu’il y a « peu d’indices ici qui permettent de croire qu’une garde partagée peut fonctionner de façon convenable, surtout pour un enfant de l’âge de T. ».

Ordonnance de garde exclusive avec accès progressifs

Après avoir discuté des rapports des expert produits par les parents et passé en revue la littérature scientifique notées dans ces rapports, le juge Maughan accorde la garde de l’enfant à la mère et des droits d’accès du père progressif jusqu’à l’âge de 5 ans, en s’inspirant du modèle présenté par la psychologue engagée par la mère :

De 12 mois à 18 mois :  des visites du père de 2 heures chez la mère ou dans le voisinage immédiat de cette dernière quelques jours par semaine; une demie-journée les samedis et une autre un dimanche sur trois.

De 18 mois à 24 mois : augmentation de la fréquence des accès du dimanche; sorties de l’enfant plusieurs jours consécutifs durant les vacances d’été et des fêtes, mais sans nuitées.

De 27 mois à 3 ans : augmentation de la durée et de la fréquence des accès de fins de semaine, avec plusieurs nuitées.

De 3 ans à 5 ans: une soirée, une fin de semaine sur deux étendue d’une journée s’il y a un congé pédagogique ou férié; la moitié du congé des fêtes avec nuitées, trois semaines non consécutives durant l’été pour la première année et quatre pour la deuxième.

Il ordonne à la mère de laisser le père seul pendant les accès qui se déroulent chez elle et recommande aux parents de consulter des intervenants psychosociaux « afin d’améliorer la communication entre elles et de leur permettre de mieux desservir les besoins de », l’enfant.

Pour une revue de la jurisprudence et plus de détails sur les recherches sur la garde des jeunes enfants, vous pouvez consulter l’article de Me Marie-Christine Kirouac, avocate, Les enfants en bas âge et ces ordonnances qui les concernent [8].

14 principes à appliquer pour décider de la garde des jeunes enfants

  1. Il n’est pas facile de reconnaître les besoins particuliers des jeunes ou très jeunes enfants, étant donné leur difficulté à les exprimer clairement.

La juge Claire L’Heureux-Dubé de la Cour suprême du Canada, lors d’une conférence portant sur les effets de la séparation sur les enfants[9], s’était exprimée ainsi : « […] nous devons rester attentifs au comportement et autres signes de détresse et/ou de bien-être; nous assurer que nous plaçons leurs besoins les plus fondamentaux parmi nos préoccupations, comme celles touchant à leur sécurité et aux aspects nourriciers » [traduction]. C’est pourquoi un principe de précaution devrait prévaloir dans les décisions des parents.

  1. Les enfants de moins de 3 ans peuvent sembler s’adapter plus facilement aux déplacements et changements reliés à la séparation que les enfants de 3 à 5 ans, mais ce n’est pas une raison pour ne pas les protéger.

Le choc de la rupture est tout de même souffrant pour l’enfant de moins de 3 ans et même si les répercussions sont observées seulement plus tard, il faut adopter des mesures de protections immédiates qui auront des impacts sur les stades de développement ultérieurs, selon Judith Wallerstein[10]. C’est pourquoi la chercheure suggère de prévoir une période de transition pour faire évoluer progressivement les modalités de garde.

  1. L’adaptation de l’enfant « à l’environnement doit suivre l’évolution naturelle de son développement et non lui être imposée ».

C’est ce qu’indiquait le juge Maughan, dans l’affaire D. (I.) c. P. (P.).[11]. Faute de pouvoir se référer aux besoins exprimés par l’enfant, il nous faut nous baser sur les connaissances actuelles sur les étapes du développement des enfants.

  1. Le jeune enfant a besoin de stabilité, de sécurité et de régularité dans son environnement.

Les changements dans son environnement peuvent lui faire vivre des sentiments d’anxiété et d’insécurité auxquels il peut difficilement faire face seul. « Il est plus vulnérable aux nombreux changements et déplacements dans sa vie quotidienne qu’un enfant plus âgé », mentionne le juge Maughan[12]. Ce n’est qu’en avançant en âge, qu’il apprendra à s’adapter aux changements et à faire face à des situations de plus en plus complexes et changeantes.

  1. Dans les premiers stades de développement de l’enfant, le mécanisme naturel de l’attachement joue un rôle important pour combler ses besoins de protection, de sécurité et de soins.

« Personne ne contestera que c’est grâce à une relation continue avec une figure parentale stable, et accessible, que l’enfant construira un sentiment de sécurité interne qui lui permettra par la suite de développer des attachements appropriés avec diverses personne, et ne pas vivre d’angoisse de séparation », indique Francine Cyr[13].

  1. Le principal pourvoyeur de soin devient la figure principale d’attachement de l’enfant.

Le père peut être la principale figure d’attachement de l’enfant, mais c’est rare en pratique. La mère occupe généralement et naturellement cette position en raison du lien biologique qui l’unit à l’enfant pendant la grossesse et parce qu’elle nourrit et prends soin de lui après la naissance.

  1. Il est de l’intérêt d’un jeune enfant qu’il développe dès le début de sa vie une relation significative et harmonieuse avec chaque parent.

Un lien d’attachement se crée avec les deux parents, dès la première année de leur vie, s’ils sont présents et attentifs tous les deux aux besoins de l’enfant. La mère ne conserve pas l’avantage d’être la principale figure d’attachement pendant les six premières années de la vie de l’enfant, de l’avis de la chercheure Francine Cyr. « Le poids donné au biologique par rapport à celui accordé à la transmission des rôles sociaux nous semble ici exagéré. Les pères, s’il leur en est donné la possibilité, sont parfaitement en mesure d’offrir une présence et une disponibilité parentale stable, rassurante et sensible aux besoins de l’enfant », écrit-elle.[14]

  1. Le père n’a pas seulement un rôle de soutien auprès de la mère.

Il « joue un rôle de première importance dans le développement de son enfant dès la première année », considère la cour dans l’affaire D. (I.) c. P. (P.).[15] « Il est important que les liens d’attachement (en anglais le «bonding») s’établissent entre le père et l’enfant le plus tôt possible », écrit le juge. Cela facilitera le travail du père d’aider plus tard l’enfant à développer son autonomie en prenant une distance face à sa mère et pour le supporter dans le développement de ses activités motrices.

  1. Des droits d’accès courts et fréquents du parent non-gardien sont suffisants pour permettre au jeune enfant de créer des liens d’attachement.

Selon William F. Hodges: « Nous avons des raisons de croire que l’enfant peut facilement tolérer des contacts fréquents avec les deux parents, si chaque parent a des contacts quotidiens ou presque quotidiens avec l’enfant. Dans ces conditions, l’enfant s’attachera aux deux parents »[16] [traduction].

  1. Le détachement d’un enfant de sa principale figure d’attachement se fait graduellement.

Une des principales tâches des parents est d’aider les enfants à acquérir leur autonomie. Mais avant de pouvoir se détacher de ses parents, l’enfant a besoin de pouvoir d’en conserver d’eux, en lui, une représentation stable. C’est ce que le psychologue Piaget appelle la fonction symbolique. Elle apparaît vers la fin de la seconde année de vie et se développe aisément si la principale figure d’attachement n’est pas absente trop longtemps.

  1. Si le parent non-gardien a eu initialement des contacts brefs avec le bébé, les visites devraient être courtes, mais fréquentes pour permettre à l’enfant de devenir familier graduellement avec le père.

C’est l’opinion du chercheur dit William F. Hodges[17] en parlant des enfants de 6 à 12 mois.

  1. Plus l’enfant vieillit, plus on peut étirer les visites du parent non-gardien et les sorties chez lui.

Les réactions de l’enfant doivent être observées et la fréquence des accès ajustées en tenant compte de l’anxiété vécue par l’enfant.

  1. En général, il est préférable d’attendre un certain âge avant d’installer une routine de coucher à l’extérieur de la résidence du parent gardien.

Selon Hodge[18], avant 18 mois, les couchers d’une nuit chez le parent non-gardien ne devraient pas être privilégiés. Il suggère des couchers seulement dans des circonstances particulières, par exemple, lorsque les parents sont séparés par des distances importantes ou bien lorsque l’objectif est de consolider le lien d’attachement avec le parent gardien.

Phillip Michael Stalh[19] est du même avis en ce qui concerne les nuitées à l’extérieur avant 18 mois. Étant donné que le développement de l’autonomie de l’enfant est la principale tâche des parents de 18 mois à 3 ans, il pense que le plan parental devrait prévoir une augmentation graduelle du temps passé avec l’autre parent en commençant par des nuitées de temps en temps.

  1. Une grande prudence est de mise lorsque les parents sont en conflit ou que leurs communications sont déficientes.

Le Dr Yvon Gauthier recommande dans ces cas d’éviter la séparation d’avec la mère au moins jusqu’à 3 ans. Mais si les communications parentales sont élevées, de courtes périodes de séparations peuvent être bien tolérées, selon lui.

[1] Institut de la statistique du Québec, Enquête québécoise sur l’expérience des parents d’enfants de 0 à 5 ans 2015.

[2] Ph, D., professeure agrégée, Département de psychologie, Université de Montréal, dans « Pour en finir avec cette polémique autour de la garde physique partagée principalement pour les enfants de moins de six ans » Santé mentale au Québec 331 (2008) : 185-190.

[3] (2000). The unexpected legacy of divorce. A 25 years landmark study. New York, Hyperion.

[4] Le Dr Gauthier se spécialise dans le traitement des jeunes enfants de 0 à 5 ans et est membre du Comité aviseur des Centres de Jeunesse de Montréal sur l’hébergement des enfants de 0 à 5 ans depuis 1994.

[5] Tel que résumé par le juge Marc Beaudoin dans la cause M.-J.H. c. É.C., dans laquelle a témoigné le Dr Gauthier, C.S.Montréal, no 500-04-039079-059, 7 mars 2006, 2006, QCCS 5124, EYB 2006-110973.

[6] Débat sur la garde partagée : vers une position plus nuancée dans le meilleur intérêt de l’enfant. Santé mentale au Québec 331 (2008): 235–251. DOI : 10.7202/018487ar.

[7] REJB 1998-10117.

[8]Développements récents en droit de la famille 2013, volume 372, Service de la formation continue, Barreau du Québec, Éditions Yvon Blais.

[9] A Response to Remarks by Judith Wallerstein on the Long-Term Impact of Divorce on Children, Family and Conciliation Courts Review, vol. 36, no. 3, juillet 1998, p.384 à la page 388.

[10] Ibid., p.166, 382 et 383.

[11] Op. cit., note 7, paragraphe 51.

[12] Ibid.

[13] Op. cit., note 2, page 186.

[14] Ibid. page 187.

[15] Op. cit. note 7, paragraphe 51.

[16] Interventions for Children of Divorce, New York, John Wiley & Sons, Inc. 1991, P. 112.

[17] Ibid., p. 175.

[18] Ibid., p. 175 et s.

[19] Conducting Child Custody Evaluations, Thousand Oaks, Sage Publications, 1994, p. 33.

 

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